Les relations avec le Parlement
<< La Cour des comptes assiste le Parlement et le Gouvernement dans le contrôle de l'exécution des lois de finances >> : l'article 47 de notre Constitution énonce en ces termes la mission fondamentale de notre Juridiction.
Lorsque je siégeais au Parlement, et notamment à la commission des finances de l'Assemblée nationale, j'ai ressenti la difficulté à laquelle sont confrontés les parlementaires pour exercer un véritable contrôle de l'utilisation des autorisations budgétaires par le Gouvernement.
Des relations que je qualifierai de privilégiées nous unissent aujourd'hui avec le président de l'Assemblée nationale, notre collègue Philippe Séguin,
qui ne peut être présent parmi nous en raison de la session extraordinaire du Parlement. Avec le président de la commission des finances, M. Jacques Barrot, et le président de la première chambre, M. Jacques Bonnet, nous avons exprimé le souhait qu'un dialogue plus suivi et plus constructif soit noué entre nous, et le président du Sénat, M. René Monory, a formulé le même souhait.
L'année qui vient de s'écouler marque déjà à cet égard des progrès significatifs dans l'exercice de cette mission d'assistance au législateur.
Je les rappellerai brièvement.
La Cour a tout d'abord réussi, grâce aux efforts de la direction de la comptabilité publique pour accélérer la production des comptes de l'Etat, à transmettre au Parlement avant le début de la session d'automne le rapport sur l'exécution des lois de finances pour 1992. Ce nouveau calendrier donne au Parlement les moyens de contrôler la réalité de l'exécution du budget de l'année précédente avant d'engager la discussion sur le prochain budget.
Le développement des relations avec le Parlement s'est aussi traduite cette année par une initiative: M. Jacques Barrot, président de la commission des finances de l'Assemblée nationale, m'a invité à venir présenter les conclusions du rapport particulier sur les politiques sociales en faveur des handicapés adultes que la Cour a publié en novembre dernier. Je me suis rendu à cette invitation avec M. Pierre Grandjeat, président de la cinquième chambre, et des magistrats qui avaient participé à ce travail.
Les questions qui nous ont été adressées ont révélé l'intérêt des parlementaires pour les travaux de notre juridiction, et je m'en réjouis.
Cette expérience pourra être élargie à l'occasion de la publication du rapport public annuel de la Cour.
Mais la mission d'assistance de la Cour au Parlement peut encore être renforcée. A cet égard, je salue l'initiative du président et du rapporteur général de la commission des finances de l'Assemblée nationale qui ont mis en place une mission de révision des services votés, à laquelle la Cour sera associée.
En effet, cinq rapporteurs spéciaux ont été désignés afin d'engager, sur les crédits des budgets dont ils ont la charge, une action en vue de la remise en cause des services votés afin de dégager des économies budgétaires.
Il s'agit de MM. Adrien Zeller, pour les affaires sociales, Yves Fréville,
pour les charges communes, Raymond Lamontagne, pour le logement, Jean-Jacques Jegou, pour la formation professionnelle, et notre collègue Charles de Courson, pour la fonction publique.
Ces parlementaires adresseront à la Cour des questionnaires destinés à compléter, valider ou invalider les informations qu'ils auront recueillies auprès du ministère du budget et des ministères concernés.
La Cour, de son côté, s'efforcera de répondre à cette demande, qui, je dois le préciser, excède largement le champ d'intervention envisagé initialement par le président de l'Assemblée Nationale, et qui ne concernait que l'étude des services votés de deux ministères. Ainsi contribuera-t-elle, de manière significative, à la mission que lui assigne la Constitution: assister le Parlement et le Gouvernement dans le contrôle de l'exécution des lois de finances.
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M. le premier président donne ensuite la parole à Mme le procureur général qui s'exprime en ces termes:
Permettez-moi d'abord d'associer le parquet général de la Cour aux remerciements que vous avez adressés tout à l'heure, monsieur le premier président, aux hautes personnalités qui ont bien voulu honorer de leur présence la séance solennelle d'aujourd'hui, en dépit des charges qui sont les leurs. Ma gratitude va tout particulièrement vers vous, monsieur le ministre de l'économie. Votre venue témoigne de l'intérêt que vous portez aux travaux de la Cour et elle ne peut qu'y être très sensible.
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La séance solennelle de rentrée, qui ne coïncide pas exactement avec l'ouverture d'une nouvelle année judiciaire mais la suit de près, est l'occasion de marquer un temps d'arrêt pour une réflexion que nos prédécesseurs, tant les vôtres, monsieur le premier président, que les miens, ont à chaque fois su mener à bien. La relecture attentive de leurs propos depuis l'époque où j'ai fait mes premiers pas à la Cour a, dans une première approche, plongé le procureur général encore novice que je suis dans une profonde humilité, teintée d'angoisse: qu'ajouter en effet à ce qui a été déjà dit et si bien dit? Il m'est apparu, dans une deuxième approche, que ces propos, par leur pérennité même, traduisaient le constant effort d'adaptation que la Cour des comptes a su accomplir depuis sa création et qui, en prouvant sa vitalité,
lui garde sa raison d'être. La Cour conserve le rôle que la Constitution et le Parlement lui assignent dans l'Etat parce qu'elle renouvelle constamment ses structures et ses méthodes et recherche inlassablement à accroître l'efficacité de ses contrôles.
C'est dans cette démarche, monsieur le premier président, que vous vous êtes inscrit d'emblée en constituant un groupe de travail associant rapporteurs et magistrats de tous grades, que vous avez chargé d'examiner les nombreuses études internes élaborées au cours des dernières années, à l'initiative notamment de l'association des magistrats de la Cour, pour en tirer des propositions susceptibles d'être mises en oeuvre rapidement. Ce groupe vient de vous rendre ses conclusions; vous les avez diffusées largement, conscient que nous ne pouvons progresser que dans la concertation. Je ne doute pas,
monsieur le premier président, que les décisions qui seront prises s'attacheront davantage à simplifier qu'à compliquer, tâche éminemment délicate car, par un curieux paradoxe, la complication se présente souvent comme une amélioration de ce qui existe et porte donc le masque du progrès alors que la simplification, critique implicite de ce qui fut considéré comme un perfectionnement, évoque l'idée d'un appauvrissement par rapport à la situation antérieure.
Je ne doute pas non plus qu'elles respecteront les principes auxquels nous sommes attachés et qui, faisant de la Cour et des chambres régionales des comptes des juridictions, leur donnent une place originale, dans les institutions supérieures de contrôle, sans que pour autant elles constituent un exemple unique.
Le premier de ces principes souligne l'importance primordiale d'une instruction fondée sur l'examen des comptes et des pièces justificatives.
Certes la fonction juridictionnelle ne couvre pas, tant s'en faut, la totalité des activités des juridictions financières, mais la vérification de la conformité des opérations de recettes et de dépenses aux règles constitue, outre la justification du statut de magistrat, la garantie d'une efficacité étendue de leur action.
L'action du juge financier ne saurait en effet être dissociée de celle qu'exercent, au moment même de l'exécution des recettes et des dépenses, les comptables publics. Personnellement et pécuniairement responsables du recouvrement des recettes et du paiement des dépenses, ces derniers disposent corrélativement du droit de suspendre ou de rejeter les paiements irréguliers qui leur seraient proposés par les ordonnateurs. Nul doute que ce contrôle rigoureusement concomitant à l'exécution des opérations - qui est imposé au comptable par la crainte d'une mise en jeu de sa responsabilité pécuniaire au terme d'une vérification de ses comptes - perdrait de son efficacité - dont témoigne l'impatience avec laquelle il est parfois subi - si cette mise en jeu n'intervenait pas, certes avec prudence et mesure, mais aussi avec fermeté dans le respect de la règle de droit qui vaut pour tous les comptables, quels que soient le lieu ou la nature de leurs fonctions. Ainsi la compétence du juge financier se trouve placée à la source même des contrôles que le comptable exerce en tous lieux et à tout instant.
Les pièces comptables et leurs justifications sont également la traduction finale des décisions des administrateurs si bien que le contrôle raisonné et exhaustif de ces pièces fonde aussi l'appréciation sur la qualité de la gestion. Loin de s'opposer au contrôle de gestion, le contrôle de régularité en est le support indispensable; toute dissociation systématique entre le contrôle du compte et l'examen de la gestion pourrait être à cet égard lourde de dangers.
La mise en jeu de la responsabilité des comptables suppose que celle des ordonnateurs, qui se trouvent investis de pouvoirs plus étendus dont ils usent avec davantage de liberté, puisse l'être également. Nombreux sont en effet les cas où la responsabilité du comptable ne peut pas être mise en jeu en dépit d'irrégularités commises par l'ordonnateur ou est liée à de telles irrégularités.
Or, c'est grâce au contrôle de régularité que la Cour peut saisir la Cour de discipline budgétaire et financière. Le nombre de condamnations intervenues jusqu'à présent devant cette instance répressive - 154 depuis l'origine - reste peu élevé. Ce serait pourtant se montrer trop optimiste que d'en conclure à une parfaite régularité des gestions administratives. L'efficacité des dispositions permettant de mettre en jeu la responsabilité des administrateurs repose essentiellement sur la perspicacité et l'initiative des magistrats des comptes, les ministres éprouvant manifestement une certaine répugnance, qu'il est loisible de regretter, à saisir la Cour de discipline d'irrégularités commises par des administrateurs à l'encontre desquels ils peuvent, il est vrai, exercer leur propre action disciplinaire. Certes, l'appréciation des responsabilités en matière administrative, même si la matérialité des faits est établie et prouvée, demeure toujours délicate parce qu'elle se doit d'être parfaitement équitable. Il n'est aisé ni pour le ministère public ni pour les juges, de définir les infractions dont la gravité ou l'incidence méritent une sanction. A cet égard la procédure de l'engagement et du déroulement de l'action devant la Cour de discipline budgétaire et financière doit permettre de donner à chaque affaire une suite adéquate et proportionnée à la nature comme à la gravité des infractions relevées. Le nombre compte ici moins que l'exemplarité et il serait souhaitable que la Cour de discipline élargisse la gamme des sanctions qu'elle prononce, depuis l'amende de principe pour des irrégularités, moins remarquables par la gravité de leurs conséquences que par leur répétition,
afin de rappeler au respect de règles dont le bien-fondé n'est pas contestable, jusqu'à la peine lourde propre à sanctionner des comportements qui ont, outre leur irrégularité, porté fortement préjudice aux intérêts des administrations et organismes concernés. Une telle réflexion paraît d'autant plus nécessaire que la loi du 29 janvier 1993 permet désormais d'attraire devant la Cour de discipline budgétaire et financière des élus locaux à raison d'irrégularités commises dans l'exercice du droit de requérir les comptables qui leur a été reconnu en 1982.
Condition de la mise en jeu de la responsabilité des comptables comme des ordonnateurs, l'examen des comptes et des documents qu'ils appuient constitue la base solide de tout l'édifice de contrôle. Encore faut-il que le juge financier puisse disposer des comptes dans des délais aussi rapides que possible, contrôle a posteriori ne signifiant en aucune façon contrôle tardif, qu'il ait facilement accès aux pièces justificatives, en mettant à profit à cet égard les possibilités ouvertes par l'informatique, qu'il conduise de son côté ses investigations avec la meilleure célérité.
Le deuxième principe a trait à la transparence et à la collégialité des procédures.
La transparence repose en grande partie sur la qualité de la contradiction entre la Cour et l'organisme contrôlé. La Cour ne craint pas la contradiction, elle la permet et même la sollicite. En matière juridictionnelle, la règle du double arrêt a de tout temps permis un dialogue exhaustif avec le comptable. L'ouverture, dans les domaines strictement contentieux de la gestion de fait et de l'amende pour retard dans la production de comptes ou la réponse aux injonctions, d'un droit à audition,
en première instance et en appel, est de nature à l'approfondir. Mais l'exigence de transparence va plus loin que la nécessaire contradiction; elle suppose notamment que les parties aient accès aux pièces sur lesquelles la Cour se fonde et pourrait aboutir à rendre publique l'audience juridictionnelle contentieuse afin que les éléments du débat soient clairement connus de tous.
En matière non juridictionnelle, cette même exigence devrait se traduire par la généralisation de la communication des constatations de la Cour, à l'image des procédures suivies et désormais éprouvées pour le contrôle des entreprises publiques. La Cour serait ainsi conduite à distinguer clairement deux phases dans sa procédure. La phase d'instruction par les rapporteurs,
couverte par le secret visé à l'article 9 de la loi du 22 juin 1967,
prendrait fin avec le dépôt du rapport. Commencerait alors la phase d'examen du rapport par la Cour, elle-même scindée en deux moments: contradiction avec l'organisme contrôlé sur la base de constatations arrêtées par un premier délibéré, ce temps étant, comme le précédent, couvert par le secret de l'instruction, examen de l'ensemble du dossier, comprenant les réponses de l'organisme contrôlé, éventuellement après audition, au cours d'un second délibéré décidant des observations à formuler. Une telle procédure impliquera une grande vigilance sur la nature des constatations communiquées et elle suppose qu'aboutissent les propositions qui vous ont été faites, monsieur le ministre de l'économie, de réviser ce que nous appelons l'amendement Dosière, introduit par la loi du 29 janvier 1993, pour réserver ici aux seuls tiers mis en cause, par des documents publics émanant de la Cour, le droit de se faire entendre préalablement par elle. Mais sans doute la Cour devra-t-elle, dans certains cas, être plus explicite sur les conclusions qu'elle entendra tirer des faits que l'instruction a révélés et il me paraîtrait à cet égard notamment souhaitable qu'elle fasse connaître clairement les conséquences que pourraient entraîner ses constatations sur l'avis qu'elle doit rendre sur les comptes d'une entreprise publique.
La collégialité fonde les décisions de la Cour. Garantie de sa crédibilité extérieure et source de sa cohésion interne, cette collégialité, qui rassemble des personnes pourvues de la même dignité, ne se réduit pas à l'exercice d'un travail collectif et elle va au-delà de la concertation.
L'exercice de cette collégialité n'est pas sans exigences ni contraintes.
Exigences pour chacun qui a bien sûr ses réactions d'individu, mais toutes ont pour devoir de se fondre dans une unité plus sereine qui ne connaît ni ami ni ennemi et sans lesquelles le corps perdrait sa vertu essentielle.
Contraintes pour les chefs de la Cour qui se doivent de renforcer les structures de coordination et de programmation sans pour autant porter atteinte à l'autonomie de décision des chambres qui doit demeurer la règle dans un corps juridictionnel. Contrainte pour les rapporteurs qui disposent d'une large autonomie dans la phase d'instruction, mais qui ensuite, à la différence des services d'inspection, s'effacent derrière la décision de la formation délibérante. Les décisions des chambres, qui sont celles de la Cour, doivent être respectées et c'est dans cet esprit, messieurs les présidents, que j'entends exercer mes compétences, à charge pour moi de savoir exprimer mon avis de façon suffisamment convaincante dans les conclusions que je rends sur les rapports que vous me communiquez.
La rigueur des temps impose de limiter le déficit budgétaire et d'utiliser au mieux une ressource qui se fait plus rare. Cette situation fait obligation à la Cour d'approfondir encore son contrôle de l'exécution du budget de l'Etat et celui de la protection sociale et de fournir aux pouvoirs publics les éléments d'information pouvant éclairer une gestion économe. Elle s'est engagée dans cette voie en avançant la date d'élaboration de son rapport sur l'exécution de la loi de finances. L'allégement du nombre des contrôles d'entreprises publiques, lié au processus en cours de privatisation, lui permettra de développer encore ses efforts dans ces deux domaines.
Institution de tradition, la Cour n'est nullement une institution figée. Le procureur général compte au nombre de ses devoirs celui de suivre la marche de la juridiction. Il doit rechercher à cette occasion les moyens propres à en améliorer le fonctionnement et en vous proposer l'adoption, monsieur le premier président. De même son avis est requis pour tous les aménagements que vous voudrez réaliser. C'est bien là que les attributions des deux chefs de cour se rejoignent et se complètent et je me permettrais de reprendre ici à mon compte, avec son autorisation, les propos par lesquels le procureur général Pierre Moinot a conclu le discours par lequel il a accueilli, en décembre 1983, le premier président André Chandernagor: << Le premier président et le procureur général ne sont pas seulement les deux têtes de la Cour; ils en sont aussi les deux jambes et la juridiction boiterait si leur mouvement naturel ne les portait pas à avancer ensemble. >>
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La séance est suspendue quelques instants.
A la reprise de la séance, M. le premier président donne la parole à Mme le procureur général pour la suite de son allocution.
Selon la tradition, il me revient maintenant de célébrer les mérites des collègues qui nous ont quittés, soit parce que l'heure du calendrier inexorable qui fixe les départs à la retraite a sonné, soit, hélas, parce que la mort les a définitivement enlevés. Ce n'est pas sans émotion que j'aborde pour la première fois cette tâche, d'autant plus que cette année nous a privés prématurément d'un magistrat en activité en la personne de Françoise Vénencie, conseiller maître.