JORF n°128 du 4 juin 1994

Bernard FAU

Entamée en 1946 comme administrateur adjoint de la province de Travinh en Cochinchine, la vie professionnelle de monsieur le conseiller maître Fau s'est achevée, près d'un demi-siècle plus tard, au quatrième étage du palais Cambon, le 4 mars 1993, après un parcours que je ne résiste pas au plaisir de vous conter en détail, tant il comporte d'horizons divers.
La carrière administrative de notre collègue souligne, de façon exemplaire, les vertus de solidité, de courage et de dévouement à la cause publique dont la filière de la << France d'outre-mer >> a fait profiter notre maison depuis plus de trente ans. Avec messieurs Fau et Perdrix nous voyons, aujourd'hui,
avec regret et nostalgie, s'éloigner de nous d'éminents représentants d'un corps qui, après avoir donné de grands administrateurs à l'Union française et à la Communauté, a offert d'illustres magistrats à la Cour.
Né en 1924 à Cognac, où son père est médecin, plongeant ses racines familiales dans le Lot et les Landes, Bernard Fau accomplit ses études secondaires dans cette sous-préfecture des Charentes avant de gagner le lycée Montaigne à Bordeaux pour y préparer le concours de l'Ecole nationale de la France d'outre-mer. Admis en juillet 1943, il choisit la section administrative indochinoise et met à profit les deux années de scolarité qu'il effectue dans les locaux de l'avenue de l'Observatoire pour faire l'apprentissage du vietnamien et du cambodgien tout en achevant les études de licence en droit commencées à Bordeaux. Le bulletin individuel de notes qui sanctionne sa sortie de l'ancienne école coloniale nous apprend que sa vocation semble déterminée par le souvenir d'un aïeul qui fut gouverneur de Pondichéry.
Engagé volontaire en mars 1945 au titre du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient, promu aspirant le 1er octobre suivant, Bernard Fau débarque à Saïgon le 5 décembre 1945. Affecté au 2e bataillon du 21e régiment d'infanterie coloniale, il est rapidement détaché dans les services civils et mis à disposition du haut-commissaire de la République en Cochinchine pour commencer à exercer les fonctions auxquelles ses études l'ont préparé.
Entre 1946 et 1955, il acquiert une connaissance approfondie de la réalité et de la vie administrative sud-vietnamiennes. Du Sud au Nord du delta,
occupant successivement des postes territoriaux de plus en plus importants et souvent durs et ingrats, ses qualités morales et professionnelles sont unanimement reconnues par tous ses chefs.
Lors de son second séjour, entre 1949 et 1951, lui est confiée la difficile délégation de Honquan dans les terres rouges, aux confins des hauts plateaux. Dans cette circonscription, qui englobe les plus grandes plantations d'hévéas du Sud-Vietnam, alliant le tact et la fermeté, il parvient, tout à la fois, à inspirer confiance aux planteurs comme aux montagnards Moïs, ethnie d'origine indonésienne qui est une des dernières survivantes du peuplement préhistorique de la péninsule indochinoise. Il sait aussi, en gestionnaire avisé et muni du titre légal que plus tard il cherchera parfois vainement à découvrir dans ses travaux à la Cour, encaisser les revenus de la petite plantation que possède l'Etat dans son ressort.
Lorsqu'il quitte Saïgon et l'Indochine à la fin de l'année 1955, après avoir exercé les fonctions de chef du bureau des affaires financières et administratives à la délégation générale de France au Sud-Vietnam, M. Fau achève, à trente et un ans, la première partie de sa carrière qui l'a vu gravir, rapidement et le plus souvent au choix, les échelons menant du grade d'élève administrateur à celui d'administrateur.
S'ouvre alors devant lui une période africaine de neuf années qui le voit successivement passer de la Côte-d'Ivoire à la République islamique de Mauritanie en franchissant le Sénégal et l'éphémère Fédération du Mali.
Parallèlement à cette remontée du Sud vers le Nord, il entreprend progressivement sur le plan professionnel une mutation réussie de la gestion des problèmes d'ordre public à la matière financière et budgétaire.
Sur le premier terrain, il a encore l'occasion de faire la preuve de ses qualités de négociateur et de conciliateur, lorsque, à peine installé à la tête de la difficile délégation de Treichville, dans la banlieue d'Abidjan,
il doit passer une journée entière à parlementer pour trouver un compromis entre deux tribus. Celles-ci, en effet, paraissent prêtes à en découdre pour des motifs de voisinage sans doute assez proches de ceux qui, le 15 août 1638, au départ de la procession organisée à Notre-Dame en l'honneur du voeu de Louis XIII, déclenchèrent une mémorable rixe entre vos grands anciens de la chambre des comptes de Paris et les gens du Parlement du même lieu.
C'est toutefois dans le domaine plus paisible des finances publiques qu'il donne la pleine mesure de ses nouvelles compétences. Nommé conseiller aux affaires administratives en 1959, il assume avec bonheur et efficacité les fonctions de directeur des finances de Côte-d'Ivoire, puis de contrôleur financier de la République de Mauritanie à partir de la création du nouvel Etat. En souhaitant son maintien à ses côtés jusqu'en 1964, Moktar Ould Daddah, le premier Président de la jeune République, lui manifeste une confiance qu'il a su gagner par la sagesse de ses avis et sa grande pondération.
En 1965, après vingt ans d'une vie professionnelle particulièrement active, M. Fau intègre notre compagnie au grade de conseiller référendaire.
A la Cour, il est d'abord affecté à la première chambre. Il s'y fait vite remarquer par la qualité et la solidité de ses contrôles, notamment sur des comptabilités administratives du ministère de l'équipement. Doué d'un esprit consciencieux, méthodique et sûr, le nouveau magistrat excelle aussi dans les travaux juridictionnels qui lui sont confiés dans le secteur de l'enseignement agricole. Sa gentillesse et l'extrême amabilité et équanimité de son caractère lui permettent d'entretenir d'excellentes relations, aussi bien avec les dirigeants des organismes ou services qu'il contrôle qu'avec les collègues qui ont la chance de le côtoyer.
A la fin de l'année 1971, alors qu'il a été nommé à la première classe du référendariat, il est appelé à la cinquième chambre où il restera jusqu'à son départ à la retraite, travaillant sous la houlette de sept présidents successifs.
A la chambre sociale, les investigations, qu'il mène avec le même dévouement et la même sûreté dans tous les secteurs d'activité de cette formation, le classent rapidement parmi les magistrats les plus appréciés de cette formation. Il y perfectionne notamment une solide technique dans l'apurement des gestions de fait hospitalières.
Promu conseiller maître en 1981, il continue à s'acquitter avec zèle et compétence des travaux de toute nature qui lui sont demandés. Un futur procureur général, alors président de la cinquième chambre, souligne chez lui l'assurance sereine qui en fait un redoutable enquêteur sur place et un conseiller écouté des administrations vérifiées.
Assumant sans rechigner et avec une grande science les contentieux les plus délicats de la chambre, il mène à bien de vastes enquêtes qui, en plusieurs occasions, débouchent dans le rapport public; la gestion de l'ANPE, la protection sociale des familles défavorisées, le Comité français d'éducation pour la santé et surtout le Fonds d'action sociale en faveur des travailleurs immigrés, qu'il examine trois fois, figurent parmi ses principales livraisons au florilège annuel de la Cour.
Représentant de sa chambre au comité de jurisprudence depuis 1982, aux chambres réunies à partir de 1983, responsable de l'équipe CODEC de 1990 à son départ à la retraite, notre collègue a également fait honneur à la juridiction en exerçant pendant dix ans les fonctions de commissaire du Gouvernement près la commission spéciale de cassation des pensions, puis celles de commissaire aux comptes du comité de coordination des échanges Est-Ouest. Saluons enfin le rôle important qu'il a joué pendant plusieurs années en tant que président de la commission de répartition de la dotation globale des hôpitaux.
Je n'aurais garde enfin d'oublier la délicatesse avec laquelle il a assumé la charge de l'entraide au profit des personnels non magistrats de la Cour,
avec une bienveillante compréhension non dénuée de fermeté.
Bernard Fau nous quitte porteur des croix d'officier de la Légion d'honneur et de l'ordre national du Mérite, au terme d'une longue carrière consacrée au service de l'Etat et placée notamment sous le signe de la reconversion réussie d'une vie exaltante de gardien des frontières de l'empire à celle plus rangée de défenseur de l'ordre financier républicain.
Souhaitons-lui une retraite paisible et heureuse, entourée de l'affection de sa fidèle compagne, venue, il y a longtemps, à ses côtés, de l'Orient lointain, et des quatre enfants nés de leur union.


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Version 1

Bernard FAU

Entamée en 1946 comme administrateur adjoint de la province de Travinh en Cochinchine, la vie professionnelle de monsieur le conseiller maître Fau s'est achevée, près d'un demi-siècle plus tard, au quatrième étage du palais Cambon, le 4 mars 1993, après un parcours que je ne résiste pas au plaisir de vous conter en détail, tant il comporte d'horizons divers.

La carrière administrative de notre collègue souligne, de façon exemplaire, les vertus de solidité, de courage et de dévouement à la cause publique dont la filière de la << France d'outre-mer >> a fait profiter notre maison depuis plus de trente ans. Avec messieurs Fau et Perdrix nous voyons, aujourd'hui,

avec regret et nostalgie, s'éloigner de nous d'éminents représentants d'un corps qui, après avoir donné de grands administrateurs à l'Union française et à la Communauté, a offert d'illustres magistrats à la Cour.

Né en 1924 à Cognac, où son père est médecin, plongeant ses racines familiales dans le Lot et les Landes, Bernard Fau accomplit ses études secondaires dans cette sous-préfecture des Charentes avant de gagner le lycée Montaigne à Bordeaux pour y préparer le concours de l'Ecole nationale de la France d'outre-mer. Admis en juillet 1943, il choisit la section administrative indochinoise et met à profit les deux années de scolarité qu'il effectue dans les locaux de l'avenue de l'Observatoire pour faire l'apprentissage du vietnamien et du cambodgien tout en achevant les études de licence en droit commencées à Bordeaux. Le bulletin individuel de notes qui sanctionne sa sortie de l'ancienne école coloniale nous apprend que sa vocation semble déterminée par le souvenir d'un aïeul qui fut gouverneur de Pondichéry.

Engagé volontaire en mars 1945 au titre du corps expéditionnaire français d'Extrême-Orient, promu aspirant le 1er octobre suivant, Bernard Fau débarque à Saïgon le 5 décembre 1945. Affecté au 2e bataillon du 21e régiment d'infanterie coloniale, il est rapidement détaché dans les services civils et mis à disposition du haut-commissaire de la République en Cochinchine pour commencer à exercer les fonctions auxquelles ses études l'ont préparé.

Entre 1946 et 1955, il acquiert une connaissance approfondie de la réalité et de la vie administrative sud-vietnamiennes. Du Sud au Nord du delta,

occupant successivement des postes territoriaux de plus en plus importants et souvent durs et ingrats, ses qualités morales et professionnelles sont unanimement reconnues par tous ses chefs.

Lors de son second séjour, entre 1949 et 1951, lui est confiée la difficile délégation de Honquan dans les terres rouges, aux confins des hauts plateaux. Dans cette circonscription, qui englobe les plus grandes plantations d'hévéas du Sud-Vietnam, alliant le tact et la fermeté, il parvient, tout à la fois, à inspirer confiance aux planteurs comme aux montagnards Moïs, ethnie d'origine indonésienne qui est une des dernières survivantes du peuplement préhistorique de la péninsule indochinoise. Il sait aussi, en gestionnaire avisé et muni du titre légal que plus tard il cherchera parfois vainement à découvrir dans ses travaux à la Cour, encaisser les revenus de la petite plantation que possède l'Etat dans son ressort.

Lorsqu'il quitte Saïgon et l'Indochine à la fin de l'année 1955, après avoir exercé les fonctions de chef du bureau des affaires financières et administratives à la délégation générale de France au Sud-Vietnam, M. Fau achève, à trente et un ans, la première partie de sa carrière qui l'a vu gravir, rapidement et le plus souvent au choix, les échelons menant du grade d'élève administrateur à celui d'administrateur.

S'ouvre alors devant lui une période africaine de neuf années qui le voit successivement passer de la Côte-d'Ivoire à la République islamique de Mauritanie en franchissant le Sénégal et l'éphémère Fédération du Mali.

Parallèlement à cette remontée du Sud vers le Nord, il entreprend progressivement sur le plan professionnel une mutation réussie de la gestion des problèmes d'ordre public à la matière financière et budgétaire.

Sur le premier terrain, il a encore l'occasion de faire la preuve de ses qualités de négociateur et de conciliateur, lorsque, à peine installé à la tête de la difficile délégation de Treichville, dans la banlieue d'Abidjan,

il doit passer une journée entière à parlementer pour trouver un compromis entre deux tribus. Celles-ci, en effet, paraissent prêtes à en découdre pour des motifs de voisinage sans doute assez proches de ceux qui, le 15 août 1638, au départ de la procession organisée à Notre-Dame en l'honneur du voeu de Louis XIII, déclenchèrent une mémorable rixe entre vos grands anciens de la chambre des comptes de Paris et les gens du Parlement du même lieu.

C'est toutefois dans le domaine plus paisible des finances publiques qu'il donne la pleine mesure de ses nouvelles compétences. Nommé conseiller aux affaires administratives en 1959, il assume avec bonheur et efficacité les fonctions de directeur des finances de Côte-d'Ivoire, puis de contrôleur financier de la République de Mauritanie à partir de la création du nouvel Etat. En souhaitant son maintien à ses côtés jusqu'en 1964, Moktar Ould Daddah, le premier Président de la jeune République, lui manifeste une confiance qu'il a su gagner par la sagesse de ses avis et sa grande pondération.

En 1965, après vingt ans d'une vie professionnelle particulièrement active, M. Fau intègre notre compagnie au grade de conseiller référendaire.

A la Cour, il est d'abord affecté à la première chambre. Il s'y fait vite remarquer par la qualité et la solidité de ses contrôles, notamment sur des comptabilités administratives du ministère de l'équipement. Doué d'un esprit consciencieux, méthodique et sûr, le nouveau magistrat excelle aussi dans les travaux juridictionnels qui lui sont confiés dans le secteur de l'enseignement agricole. Sa gentillesse et l'extrême amabilité et équanimité de son caractère lui permettent d'entretenir d'excellentes relations, aussi bien avec les dirigeants des organismes ou services qu'il contrôle qu'avec les collègues qui ont la chance de le côtoyer.

A la fin de l'année 1971, alors qu'il a été nommé à la première classe du référendariat, il est appelé à la cinquième chambre où il restera jusqu'à son départ à la retraite, travaillant sous la houlette de sept présidents successifs.

A la chambre sociale, les investigations, qu'il mène avec le même dévouement et la même sûreté dans tous les secteurs d'activité de cette formation, le classent rapidement parmi les magistrats les plus appréciés de cette formation. Il y perfectionne notamment une solide technique dans l'apurement des gestions de fait hospitalières.

Promu conseiller maître en 1981, il continue à s'acquitter avec zèle et compétence des travaux de toute nature qui lui sont demandés. Un futur procureur général, alors président de la cinquième chambre, souligne chez lui l'assurance sereine qui en fait un redoutable enquêteur sur place et un conseiller écouté des administrations vérifiées.

Assumant sans rechigner et avec une grande science les contentieux les plus délicats de la chambre, il mène à bien de vastes enquêtes qui, en plusieurs occasions, débouchent dans le rapport public; la gestion de l'ANPE, la protection sociale des familles défavorisées, le Comité français d'éducation pour la santé et surtout le Fonds d'action sociale en faveur des travailleurs immigrés, qu'il examine trois fois, figurent parmi ses principales livraisons au florilège annuel de la Cour.

Représentant de sa chambre au comité de jurisprudence depuis 1982, aux chambres réunies à partir de 1983, responsable de l'équipe CODEC de 1990 à son départ à la retraite, notre collègue a également fait honneur à la juridiction en exerçant pendant dix ans les fonctions de commissaire du Gouvernement près la commission spéciale de cassation des pensions, puis celles de commissaire aux comptes du comité de coordination des échanges Est-Ouest. Saluons enfin le rôle important qu'il a joué pendant plusieurs années en tant que président de la commission de répartition de la dotation globale des hôpitaux.

Je n'aurais garde enfin d'oublier la délicatesse avec laquelle il a assumé la charge de l'entraide au profit des personnels non magistrats de la Cour,

avec une bienveillante compréhension non dénuée de fermeté.

Bernard Fau nous quitte porteur des croix d'officier de la Légion d'honneur et de l'ordre national du Mérite, au terme d'une longue carrière consacrée au service de l'Etat et placée notamment sous le signe de la reconversion réussie d'une vie exaltante de gardien des frontières de l'empire à celle plus rangée de défenseur de l'ordre financier républicain.

Souhaitons-lui une retraite paisible et heureuse, entourée de l'affection de sa fidèle compagne, venue, il y a longtemps, à ses côtés, de l'Orient lointain, et des quatre enfants nés de leur union.